d) Réapprendre à apprendre et réapprendre à vivre


Auteur : Armel Guerne
Réapprendre à apprendre et réapprendre à vivre
  par Armel Guerne     Le savoir n’est pas la connaissance. Il est même douteux que le savoir y conduise ; et s’il peut y mener, il n’est pas suffisant. Confondre le cumul des connaissances avec la connaissance est un péché contre l’esprit, une faute d’intelligence et une erreur de langage, presque une faute d’orthographe. Poussant sa recherche dans une discipline quelconque, la paléontologie, par exemple, le savant qui prétend enrichir la connaissance (comme je l’ai entendu dire hier) en augmentant le bagage scientifique de ses nouveaux apports, est tout simplement quelqu’un qui ne sait pas penser et qui, par conséquent, parle mal. Il enrichit un nombre : celui des connaissances humaines, dont précisément l’étendue et la masse sont peut-être l’obstacle le plus sérieux mis entre l’homme et la connaissance, l’opposition à leur hyménée. Il connaît trop ce qu’il sait pour savoir ce qu’il doit connaître ; et plus il a de science, moins il approche de la connaissance, dont le premier éveil se fait par un grand holocauste et repose sur lui : l’embrasement qui aboutit à la combustion totale des savoirs particuliers. Réduits en cendres, ils ont donné avant tout leur chaleur et aussi leur lumière ; et c’est cette chaleur, c’est cette lumière-esprit qui donnent vie et battement, mouvement et ardeur à la connaissance qui n’a, dès lors, que faire du savoir. L’ennui, dans ce domaine, est que l’accumulation ou le perfectionnement des savoirs est à la portée de n’importe quel imbécile, diplômé ou non, ayant assez de pratique et de technicité dans l’étroitesse de sa spécialité. N’importe qui, s’il dispose de quelques habitudes, peut coopérer à une addition ou à une multiplication. L’ascèse de la connaissance, par contre, qui suit la voie de l’unité et qui est œuvre de singularité, est en quelque sorte réservée à certains élus. Par conséquent l’intérêt majeur, incontrôlable et inconscient de cette inépuisable majorité astreinte à un perpétuel recyclage pour ne pas avoir à quitter son nombre, est d’entretenir farouchement – en elle-même d’abord et autour d’elle superstitieusement – cette confusion déplorable. La science usurpe presque toujours ainsi sa supériorité trop aisément contrôlable. Douteusement. Parce que ce qui compte, finalement, ce qui est essentiel, ce qui importe véritablement se moque de nos idées et n’éprouve nul besoin de se montrer sous un jour vérifiable. Ce qui compte foncièrement ne se démontre pas et n’est jamais à la portée de n’importe qui. On peut en parler. On ne peut pas le dire. Fringale de l’esprit. Nourriture de l’âme. Il faut un grain de génie pour ne pas dévoyer sa vie, pour ne pas la gâcher : un petit rien d’humilité dont la racine fraîche et menue se plonge dans le mystérieux et béatifique esprit de pauvreté (la clef de l’Évangile), pour la vivre vivante et lui donner ses marges.   Apprendre l’apparence. – Se laisser pénétrer. – Percevoir l’apparence. – Affronter l’apparence. – Pénétrer l’apparence. – Enjamber l’apparence.   Une réalité commence là, plus solide que l’autre qui a visiblement trop besoin de gendarmes pour qu’on se fie à sa réelle légitimité. Il n’y a rien à inventer : il suffit de s’y rendre. Elle est le domicile de la connaissance, le vestibule ou le parvis par où passer pour la rejoindre ; et de là, quand on se retourne, on reprend la vision de la réalité dans le bon sens de la lecture. Les choses sont des signes et tout commence là. Une musique, qui peut bien ne pas être toujours intelligible, mais qui appelle et qu’on entend ; un geste qui vous prend et qui vous mène quelque part ; un moment qui vous porte et qui vous repose non pas derrière, mais devant les choses. Comme du temps où les bêtes, les plantes et les pierres parlaient. Dans un même langage. Loin de toutes les choses qui ont fait leur temps ; plus près et de plus en plus près de celles qui nous font le nôtre. Car il n’y a que l’avenir qui alimente le présent ; le passé, lui, n’y peut rien faire : il n’est que l’excrément. La beauté accomplie. Le vestige de ce qui a vécu très au-dessus de nous. La beauté sans promesse. L’autre beauté est incertaine, le gibier de la chasse, mais sa promesse est le seul aliment, la seule nourriture. Car la vie commence devant. Celle dont on connaît les dates et les heures est arrivée, finie. Toute naissance est appelée (non pas poussée) appelée à naître indéfiniment jusqu’à l’heure de sa mort où elle est poussée, enfouie, recouverte de son premier mystère. Le plus absurde est qu’il y ait des philosophes qui, étant eux-mêmes des êtres vivants, des souffles de vie, puissent s’autoriser de leur « pensée » pour décider que la vie est absurde. L’a priori est non, tant qu’ils ne sont pas morts, et leur recherche devrait commencer là. Simplement. Non. L’absurdité est en eux seuls, comme leur propre contradiction.  

Armel GUERNE

 


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